LE LIVRE DU LABYRINTHE n’est ni un opéra, ni une suite de pièces de formations diverses plus ou moins rattachées par des titres ayant quelques rapports avec un mythe. C’est plutôt un lieu vivant, ou un ensemble de lieux sonores, c’est un labyrinthe musical aux possibilités formelles nombreuses. L’idée du cycle s’est peu à peu imposée à moi après la lecture de la nouvelle de Borges, La demeure d’Astérion ,et alors que la composition de Labyrinthe/miroir pour piano et huit instruments était déjà achevée.

Le Minotaure de Borges n’est pas le monstre sanguinaire imaginé d’ordinaire; il est l’image de la plus grande innocence, de la pureté absolue. Il n’est pas l’assassin des neuf victimes qui le visitent tous les neuf ans; il est celui dont la vue est impossible à tout être vivant, sauf pour Thésée qui sera l’artisan de sa mort, par la volonté d’Ariane. Il est aussi ( ainsi que Marie-Claire Bancquart le dit dans le texte de Meurtre  , qui constitue la fin du cycle) le monstre « au doux ventre de fleur », dont Pasiphaé sa mère, et Ariane sa soeur seront amoureuses.

Il ne s’agissait pas pour moi de « décrire » ce mythe, mais plutôt d’inventer une musique qui soit le mythe, et avant tout ce labyrinthe, qui est plus et autre chose qu’un lieu : un ensemble de forces, un réseau de possibles à l’intérieur duquel vit, joue, rit et assume son innocence absolue, la créature mi-homme mi-taureau, terrible et admirable, qui ne connaît ni la douleur ni la souffrance, jusqu’à ce que Thésée les lui enseigne par son meurtre rituel.

Je pris donc très vite conscience qu’il ne suffisait pas d’écrire des oeuvres se rapportant au mythe. Encore fallait-il trouver une technique d’écriture, de pensée, qui permette de créer un ensemble temporel et spatial dont les éléments fassent partie d’un tout unifié par l’idée du labyrinthe, lieu de la plus grande solitude, mais aussi de la plus grande ouverture, dont toutes les portes sont ouvertes mais infranchissables, lieu de l’infini puisque chaque geste du Minotaure invente un nouveau labyrinthe, que chaque pensée, chaque sensation du monstre créent de nouvelles ramifications.

Variabilité constante du lieu virtuel, polysémie, allers et retours du temps; il fallait inventer un monde sonore qui allie la plus parfaite immobilité à la plus grande mouvance, et  puisse exister si nécessaire dans plusieurs modes de temps simultanément. Seul, un certain type de polyphonie pouvait me donner ces possibilités : une polyphonie de formes, disons une polymorphie.

 

Cette idée prit forme dès le début du travail de Labyrinthe/miroir, qui fut la première pièce composée du cycle. L’œuvre résulte de la superposition de plusieurs oeuvres. Chacune de ces pièces est à la fois partie du tout, et oeuvre autonome. Cela implique l’acceptation d’une loi qui va contre toutes les habitudes acquises de l’écriture : l’idée même de partie secondaire devient impossible. De cette manière, l’écriture ne connaît de repos en aucune de ses parties, chaque instant devant pouvoir être à la fois nécessaire au tout, et suffisant en lui-même. Plus généralement il s’agit d’un ensemble de techniques qui implique l’abolissement de l’idée même de hiérarchie à l’intérieur de l’écriture.

Ainsi, à l’instar du Minotaure, chaque oeuvre creuse dans le temps d’autres « galeries », d’autres ramifications. Une pièce comme Labyrinthe/miroir, dont l’exécution dure 17 minutes, donne lieu à un ensemble labyrinthique de pièces « satellites », de plus de 90 minutes. C’est d’ailleurs la partie du cycle dans laquelle la polymorphie est la plus radicale: les oeuvres autonomes, qui constituent Labyrinthe/miroir par leur superposition sans qu’il soit apporté la moindre modification au texte,  sont:                    

1: Vol d’Icare  pour flûte et guitare éléctrique.

2:  Dédale pour violoncelle et harpe.

3: Minotaure pour clarinette et cymbalum.

4: Fil d’Ariane pour deux percussions.

5: Labyrinthe/miroir pour piano seul.

 

Chaque pièce possède sa forme propre, la superposition instituant une autre forme, proche et lointaine à la fois. On pourrait utiliser ici le terme de « polymorphies labyrinthiques».

Prologue superpose deux oeuvres différentes :Jeux de monstre pour clarinette, viole d’amour et violoncelle, et Portrait de Minotaure avec Labyrinthe pour viole d’amour et basson.

Icare, pour basse et cinq violoncelles, sur un texte de Marie-Claire Bancquart contient une pièce pour violoncelle seul: Fragment d’Icare

Après Labyrinthe/miroir, vient Solitude du Minotaure pour un piano en seizièmes de tons, deux pianos en quarts de tons, et deux Violes d’amour. On peut jouer seule la partie de piano en seizièmes de ton.

Marie-Claire Bancquart est aussi l’auteur du texte de l’oratorio  Meurtre pour quatre voix et bande magnétique.

On peut donc « feuilleter » ce livre de bien des manières. L’interprétation de l’ensemble des œuvres (sans les satellites) représente un concert de deux heures de musique. Ce concert a eu lieu le 29 Mai 2000 à Radio-France.On peut aussi « visiter » toutes les versions d’une partie du Livre. On peut aussi jouer seulement chaque partie, ou chacune des oeuvres satellites.

Une exécution de toutes les versions possibles du Livre du Labyrinthe  durerait environ cinq heures.